Lune 530 à 546


Une découverte connue.

- Non! Non! …Je vous en prie! Murmure t-il. Ne … ne me tuez pas!
- Donne moi une bonne raison de ne pas te tuer …
- Je … Il dégluti. Je vous dirais … Ce que vous désirez …
- Sais tu ce que je désire ? »

J’enfile avec calme mes gants en cuir. Mon attitude reste froide et impassible. Ses yeux sont rivés sur mes gestes, à la recherche d‘une touche d‘humanité.

« - Nous avons suivi avec attention vos assauts. Vous avez détruit de nombreux royaumes … Le dernier étant celui du Seigneur Hozz … Seigneur de la Meute … Vos troupes ont tout rasé … Pourquoi faites vous ça ? »

Je relève la tête d’un mouvement vif vers l’espion, les sourcils froncés et le regard accusateur. Ses mots ont éveillé en moi une haine profonde et violente. J’haïs tant les humains de ces contrés …

« - Faire quoi ? Dis-je d’une voix froide et dure.
- Vous détruisez tout … tout sur votre passage … Ne laissant aucune trace … Ni même un survivant … Pourquoi ? »

Je redresse doucement le buste, les jambes croisées, un couteau à moitié enfoncé dans ma cuissarde gauche. Un liquide grisâtre en coule paisiblement. Comme plongée en plein rêve, je fixe le fluide, la façon lente et sereine dont il glisse sur le cuir pour aboutir sur le sol, formant une petite flaque grisée, son écoulement est désordonné, sans aucune régularité, ni même un sens. Aucun.
Serrant fermement ma cuisse entre mes deux mains, je relève la tête vers l’espion.

« - Ne t’es tu jamais demandé qui crée la vie ? »

Ma voix est douce et pour une fois, Iss semble ne pas intervenir, ni même contrôler quoi que ce soit. L’homme a l’air apeuré et désorienté. D’un geste de la main, je l’invite à prendre place en face de moi. Sans un mot il s’exécute, triturant entre ses mains un bandeau rosé. Ses yeux écarquillés sur moi, guettant sans doute une mauvaise réaction. Je lui tends une coupe remplie d’eau. Quelques secondes passent avant que son hésitation ne disparaisse et qu’il prenne enfin la coupe pour la porter à ses lèvres, buvant goulûment :

« - La vie est crée par les Dieux … »

Me répond t-il dans un souffle, essuyant maladroitement sa bouche avec sa manche, le regard interrogateur et étonné. Épris d’une soif de savoir, il attend mon histoire comme un enfant en quête de rêves.

« - Les Dieux … »

Un sourire s’esquisse sur mon visage en entendant sa réponse. Je me lève difficilement avant de m’approcher d’une ouverture donnant sur l’extérieur. Le liquide coule abondamment de ma cuisse, indifférente face à la douleur, je me retourne vers l’espion, m’appuyant en arrière. Son visage pâlit peu à peu, comme souffrant de ma blessure, il s’avance timidement :

« - Vous semblez blessée Dame. Permettez que je vous soigne ? Je possède de nombreuses connaissances en médecine … »

Mon regard reste plongé dans celui de l’homme, impatiente de mettre fin à ses tristes jours. Pourquoi cherche t-il à me venir en aide ? Il sait pertinemment qu’il mourra ce soir. Tant de questions sans réponses. Encore une …
Je porte la main à ma cuisse et y retire le couteau lentement, le laissant ensuite tomber au sol. L’homme regarde ma plaie, affichant une mine de dégoût face à la blessure. Il se laisse glisser de sa chaise, et se retrouve à genoux devant moi, s’avançant avec appréhension.

« - Tu n’as pas répondu à ma question … »

Il passe sa langue sur ses lèvres sèches, à présent à ma hauteur. Il sort de nombreux instruments de sa besace, se penchant sur ma cuisse. S’affairant à stopper l’hémorragie. Tout en soignant ma plaie :

« - De nombreux contes pour enfants disent que la vie provient des Dieux. Nous sommes leurs enfants … Incarnats des Dieux … »

J’hausse un sourcil avec étonnement. Un sourire malsain sur les lèvres.

« - Crois tu que tes créateurs te laisseraient souffrir ici … ? Ils n’en ont cure de toi. Tu ne représentes rien pour tes pères. »

Il s’arrête un instant, songeant à mes paroles. J’avais installé le doute en lui. Enfin, pouvait-il remettre en question ledit « pouvoir » des Dieux. Je reprends.

« - Le fleuve du Passage est une porte sur le pouvoir. Grands sont les hommes l’ayant traversé … »

J’avance vers la table, interrompant l’innocent. Il se retourne vers moi, se redresse puis range ses affaires tout en me questionnant :

« - Le fleuve du Passage … ? Qu’est-ce ? »

Je souris machiavéliquement, satisfaite de mon emprise sur un innocent. J’avais maintenant attisé sa curiosité, peut-être devais-je continuer plus loin.

« - Seuls les élus peuvent le traverser … Et que je sache… Je me retourne vers lui. Tu n’as pas l’étoffe d’un élu … »

Comme déçu et enfin face à son destin, il baisse la tête, serrant son bandeau entre ses mains. Il sursaute lorsqu‘un affligé entre en trombe, me fixant. Il pousse un gémissement aigu, essoufflé et souffrant. Je laisse un mince soupir s’échapper, lui faisant un signe de tête vers l’espion. L’affligé mesure prés de deux mètres, sûrement un ancien orc ou même un jeune ogre. Qu’en saurais-je … De nombreuses plaies suintantes recouvrent sa peau bleu fade et malade. Comme une peau meurtrie par de nombreux coups, couverte d'hématomes. Cette créature a perdu tout signe d’humanité. Les os sont parfois apparents, les muscles pendent ici et là. Monstre de l’oubli, damné, corps torturé et honni des Dieux. Hideuse créature arpentant les terres au nom d’Iss. Un des nombreux affligés composant l’armée du Tourmenteur. L’armée des Élus. Les affligés.
Les sourcils froncés, je sors du bâtiment, laissant l’espion en compagnie de l’affligé. Quelques instants plus tard, l’homme pousse un cri étouffé avant l’hurlement de son bourreau. Je me poste aux côtés d’une créature, un sourire sadique aux lèvres. L’affligé sort de la tente, du sang coulant sur ce qui lui sert de cou. Une sorte de sourire malsain et brute fend son visage.

« - Un de moins … Où est-il ? Dis-je. »

M’indiquant une colline détruite, la créature à mes côtés pousse un gémissement s’apparentant à un hurlement de douleur. Je presse le pas vers le sommet de la colline, poussant au passage des débris divers. En haut se dresse une silhouette fine et décharnée, ses os saillant de son corps squelettique et recouvert de balafres. Sa cage thoracique enfle au fur et à mesure qu’il respire, laissant ses côtes apparaître de temps à autre. De dos, de longs cheveux gris voilent de nombreuses cicatrices recouvrant ses épaules. Malgré mon approche sans furtive, il se retourne, me faisant alors face. Je découvre le visage d’un homme détruit et meurtrit par le passé. Portant les stigmates de la guerre. Des traits fins, une balafre parcourant son visage de haut en bas. Les poings serrés, les yeux noirs et perdus. Une veste en mince tissu recouvre son buste, comme vêtu d‘un costume, montrant une certaine marque de noblesse. Aucune arme apparente, hormis une longue lame à sa ceinture. Une peau violacée comme la mienne. Sûrement un exilé, banni pour avoir trahi les siens. Il pose alors sur moi, un regard pervers et inquiétant. Le premier être à me tenir tête depuis mon arrivé sur Pommierdhil. Sûrement est-il fou pour oser cela. Les mains le long de mon corps, j’abaisse doucement la tête vers lui pour le saluer. Je murmure :

« - Qui es tu ? »

Il fait quelques pas vers moi, avant de poser difficilement un genou à terre, tête baissée devant moi. Mes mains sur mes hanches, je ne comprends pas qui est cet homme. Je reprends, intriguée.

« - Réponds moi. Qui est tu ? »

Relevant la tête, il se redresse non sans peine. Du haut de ses deux mètres, son regard troublant m’ausculte, reflétant parfois la perversion et la soif de chair.

« - Je suis … Karbac … »

L’homme marque des pauses entre ses phrases. Comme essoufflé, incapable de répondre d’une traite. Il reprend sa respiration difficilement à chaque pause. Je le coupe par un murmure.

« - Le Cauchemar … Puis il reprend.
- C’est ainsi … que certains … me nomment … Karbac … le Cauchemar. »

Sa voix est grave et pratiquement dénuée de tout sentiment. J’avais devant moi l’un des hors la loi des plus dévastateurs. Recherché par les Dieux pour haute trahison envers les armées saintes. Je tourne autour de lui doucement, observant sa stature avec curiosité. Comment un tel homme détient autant dans ses mains ? Une fine carrure, un visage simple et timide. Cet être semble incapable de commettre un acte délibéré et dénué de pitié. Pourtant, les écrits parlent du pouvoir dévastateur de sa colère pure. Une soif de pouvoir si grande, qu’il est impossible de l’assouvir par un quelconque moyen. Ce n’était donc qu’un simple mensonge. Un sourire franc et satisfait, me replaçant devant lui, je lui dis :

« - Comment as-tu pu survivre ici ? Les guerres ont fait rage … Et … Pourquoi as-tu demandé à me voir ? »

Son visage se fend en un sourire carnassier, dévoilant des dents pointues. Il se relève péniblement.

« - Nombreuses … sont les têtes … tombées …. par ma lame … Dame Niha. »

Je fais un pas en arrière. Choquée par ses paroles. Il connaît mon nom. Peut-être en sait-il de trop. Mais qui est-il exactement pour connaître mon identité. Un soldat tué dans la foulé ? Ou tout simplement un traître ? Karbac semble pourtant franc. Et non enclin à jouer avec le temps. Il sait ce qu’il veut et n’utiliserait pas un moyen comme la ruse pour arriver à ses fins. Je reprends :

« - Tu n’as pas répondu à ma question … »

Les bras croisés sur son torse, grattant brusquement une plaie infestée de vers et autres insectes.

« - Les terres … tremblent du réveil … d’un certain … Tourmenteur … »

Ma main se pose sur mon menton. Les yeux songeurs.

« - Mmh. Et tu trouves donc un certain intérêt à côtoyer l’armée du Tourmenteur ? Comme … La sécurité ? »

Malgré mon sourire sadique et moqueur, il me répond comme si de rien n’était.

« - Dame … Je puis … me révéler … être un allié … de taille … »

Les bras croisés, toujours aussi inquiète, je poursuis :

« - Je t’écoute ...
- Vous détruisez … les corps … Mais moi … Je détruis … les âmes … »

La tête penchée sur le côté, je fixe cet étrange soldat. Intriguée et inquiète à la fois. Je m’apprête à le questionner d’avantage de façon à en savoir plus, mais peu à peu, mon âme semble quitter mon corps, une étrange présence sombre et malsaine s’immisce en moi. Prenant le contrôle de mon être. Une fois de plus, le Tourmenteur gagne sur moi. Soumise à ma damnation, je reste incapable de la moindre réaction. L’entité contemple Karbac. Elle a senti en lui, un énorme pouvoir, une soif de destruction. Elle prend la parole difficilement. Mon corps rejetant le Tourmenteur, elle me soumet à elle avec violence, me rappelant à chaque instant mon douloureux sort de « vivre » sous ses ordres. Du sang glissant sur ma bouche, découlant d’entre mes lèvres, de mes oreilles, coulant comme des larmes de douleur.

« - Te voila … Enfin! Le Cauchemar … »

De nombreux spasmes font sursauter mon corps, miraculeusement maintenu en vie par l’entité. Karbac pousse une sorte de grognement. Il répond après s’être mit à genoux devant Iss :

« - Le temps est venu … de faire rêver … Daifen … »

Son sourire malsain et pervers me fixe de haut en bas, passant sa langue sur ses lèvres, il reprend :

« - Mais avant … jouons ensemble … »

Iss dresse un doigt vers lui, comme rageuse.

« - Mon temps est compté! Tu joueras avec elle plus tard. »

Les membres tremblant, la peur ne me quitte plus, comme poignardant mon être, envahie d’une désolation profonde. Le passé du Tourmenteur ressurgit par à-coups. Des morts, des hurlements. Mais toujours la haine, la colère. Une rage insouciante et infinie. Mille et un tourments, sans fins, qui jamais ne s’arrêtent. L’entité se radoucit à peine, elle poursuit :

« - Quel est ton plus grand pouvoir? »

La tête penchée sur le côté, Iss reste maître de mon corps et de mes moindres faits et gestes. Karbac esquisse un sourire aux coins de ses lèvres avant de répondre :

« - Je suis … maître des rêves … Je les transforme en … cauchemars … »

Je souris doucement, comme satisfaite des dires du soldat, Iss répond alors :

« - Parfait … Les affligés ont besoin de toi. Prend le contrôle de mes armées, mène les à la victoire et tu goûteras au réel pouvoir … »

Mes bras se lèvent à l’horizontale, mon visage regardant le ciel, ma peau grisée par mon propre sang, souillée par la suprématie de la rage du Tourmenteur sur mon être. Je m’écroule lourdement, sans vie, sur les rochers. Karbac fait quelques pas vers moi, avant de me soulever légérement. La vue encore floue, perdue et ignorante de beaucoup de choses. Il me traîne facilement jusqu’à la tente, les affligés s’abaissant sur son passage. L'un d'entre eux s’avance vers moi et me prend dans ses bras. Épuisée, je m’accroche à lui et me laisse transporter dans la tente pour être allongée sur ma couche. Karbac pose ses armes sur la table de bois qui trône au milieu de la pièce puis il se retourne vers moi, s’approchant à grands pas, sa langue passant sur ses lèvres, ses yeux envieux. Ma tête tourne, la douleur s’accentue, ma respiration est saccadée, un geste perdu, le dernier.

Le noir.





Une sortie précipitée.


La nuit recouvre les terres de Pommierdhil, les hurlements fendent la nuit, la peur flotte dans l’air. L’affligé progresse doucement parmi les arbres. Son regard scrute les alentours. La forêt laisse place à des souches brûlées, des corps empilés et une terre rougeâtre. Des gouttes glissent doucement sur la peau meurtrie de la créature. Une pluie rouge pourpre. Il pousse un souffle animal vers la lune avant de se diriger vers une tour de garde. D’un souffle grave et souffrant, le garde se retourne et fait signe d’ouvrir la porte. Les hautes barricades s’écartent légèrement. L’affligé entre dans le camp dévasté, lentement, le pas souple et inquiet. Guettant une possible hostilité.
Derrière les remparts tout n’est que ruine et désolation. Les cadavres putréfiés des armées d’Orezbes, Reinmar, d’Ada et du Duc jonchent le sol.
Une poignée de zombies se repaissent bruyamment de la chair des vaincus.

Une silhouette grisâtre reste immobile au sein de ce tableau cauchemardesque.
Une présence cyclopéenne et hurlante s’abat sur l’esprit de l’affligé alors que l’homme vêtu de haillons se retourne sur lui, l’intimant de s’approcher.
L’affligé s’abaisse devant ce Seigneur, tendant vers lui, un parchemin portant quelques traces de sang. L’homme saisit le parchemin, et l’ouvre:

« Seigneur Yggdhrasyl.
Les terres, de Pommierdhil ont étés rasées de tout envahisseurs. Le Tourmenteur n’est pas satisfait de la façon dont nous avons exterminés les royaumes ennemis, la simplicité était hélas avec nous. Les aubes étaient rouges et les crépuscules fatales aux ennemis. Les temps de guerre sont terminés. Ne pouvant rester sur Pommierdhil, je fais appel à vous. La localisation de mon royaume ne vous est pas inconnue. Mes troupes rejoindront vos rangs à cette lune ci. Rasez les constructions et les troupes restantes. Je vous les offre, en gage de notre victoire. Un continent de plus pour la Dimension Opaque, une défaite de plus pour de nombreux Seigneurs, tel le grand Orezbes. Une vengeance accomplie. Les opposants paieront plus tard. Je dois me retirer de Pommierdhil le plus tôt possible. Déchaînez vos troupes sur mon royaume, je vous en serais reconnaissante. Que mes Affligés ne reviennent pas …

Itchek Niha, envoyée d’Iss le Tourmenteur. »

Yggdhrasyl laissa tomber le parchemin à terre, et fit demi-tour, un sourire carnassier sur le visage.
Derrière lui, les hurlements déments de l’affligé ne tardèrent pas à couvrir les gémissements des zombis qui le dépeçaient.





Le continent a été remporté par:
-
BIBI le normand
- Yggdhrasyl
- King Casmir


*
Retour.*



© Itchek Niha.